Novembre  1995

 

   SOINS INTERDITS

 

 

Marc Jamoulle

marc@jamoulle.com

Médecin de famille*

 

Résumé :              collaboration entre deux médecins de famille pour

                        rencontrer le besoin de traitement d'un patient héroïnomane.

 

Médecin de famille depuis vingt ans je me suis intéressé à la problématique des patients héroïnomanes(1).

 

Voici quelques mois j'ai reçu un coup de téléphone d'un collègue généraliste installé au centre de la France. Un de mes patients, traité par Méthadone depuis plusieurs mois, et de passage dans son village, l'avait consulté et lui avait donné mes coordonnées ainsi qu'un document établi par mes soins expliquant aux soignants éventuels les modalités élémentaires du traitement par la méthadone.

 

Le confrère me sonnait pour me demander de bien vouloir recevoir un de ses patients, héroïnomane depuis vingt ans, et d'envisager de le prendre en traitement par la Méthadone, médicament interdit au médecin de famille en France à ce moment.

 

Ce médecin accompagnait ce patient avec patience et attention mais aucune substance, neuroleptique, clonidine (Catapressan°), buprénorphine (Temgésic°), n'avait pu réellement l'aider à dominer sa situation de dépendance. De plus, il souffrait de sévères problèmes de santé.

 

La méthadone est le traitement de choix du morphinisme et figure déjà à ce titre dans le bréviaire du médecin de famille américain en 1950(2).

 

Considérant que l'interdiction d'utilisation de cette substance, propre à la France, limitait la capacité de prescription de mon collègue et lui faisait donc subir une forme de discrimination professionnelle, j'acceptais de recevoir le patient en question.

 

Quelques semaines plus tard je vis arriver dans mon bureau Charles V., 40 ans, accompagné de son papa, 65 ans. Charles se présentait comme un patient vieilli, désabusé et anxieux, portant avec douleur la mort de la plupart de ses amis et la destruction de sa vie.  Son père, silencieux, était là pour garantir le bien fondé de la requête. Ils avaient fait 700 km en train pour trouver le médicament salvateur.

 

Nous avons, en accord avec le médecin traitant de France et un pharmacien de Belgique, adopté la stratégie qui nous semblait la plus adéquate.

Le pharmacien enverrait au confrère français les pilules de Méthadone prescrites sur mon ordonnance. Le patient irait chercher chez son docteur le médicament et suivrait par ailleurs les avis de ce dernier pour régler ses autres problèmes de santé. Quant à moi, je resterais en contact téléphonique avec le patient et son médecin, ne me substituant à lui que pour la prescription dont il était empêché.

 

Cette attitude, centrée sur l'autonomie du patient, bien que répréhensible en Belgique et condamnable en France me paraissait éthiquement défendable(3).

 

Alors que le traitement de la dépendance aux opiacés avec la Méthadone comme support pharmacologique voit le jour en France dans un cadre contrôlé et contrôlant(4), il m'a semblé utile de publier les quelques lignes écrites par ce patient au sixième mois de son traitement.

 

Le témoignage de ce patient est celui d'un être humain qui souffre et a souffert de s'être vu manger la vie et qui avait besoin d'être aidé adéquatement et écouté. 

 

Ce  genre de témoignage fait émerger un être humain de l'univers statistique où sont confinés nos décideurs quand ils pensent aux "Toxicomanes". Qui pourra contrôler le cri du désespoir éteint dans l'héroïne ?

 

Cette lettre dit clairement qu'en France comme en Belgique, l'héroïne, même illégale, est quasi en vente libre.

 

Cette lettre dit aussi que la vie est dure et que encore et toujours il faut l'affronter.

 

Elle dit enfin que le métier de médecin, c'est parfois seulement aider un homme à moins souffrir.

 

Quelques mois plus tard, fin octobre 1995, je reçois une lettre du Dr R.D.. le médecin traitant du patient. La lettre de ce confrère parle d’elle même et le deuxieme encadré ci-dessous en contient quelques extraits. Comme il n’est pas souhaitable que ce confrère puisse être identifié en France, la lettre a été rendue anonyme.

 

Son contenu incite pourtant à la réflexion et à la continuation de la thérapeutique.

 

Il y a en effet lieu de réfléchir au rôle du médecin généraliste / de famille dans l’accompagnement du traitement de la toxicomanie à l’héroïne.

 

Il y a lieu de réfléchir aux  obstacles que les médecins tant belges que français ont suscité pour se tenir à l’écart de ce terrible problème.

 

Et enfin, il y a lieu de continuer cette thérapeutique qui , même si elle ne s’avérait que palliative, aura du moins contribué à rendre sa dignité à une être humain souffrant.

 

 

Références

 

1. Jamoulle M. Le patient héroïnomane, une approche complexe en médecine de famille. La Revue de la Médecine Générale. 1994(118):27-30.

2. Merck Manual. Rahway, USA: Merck & co, Inc; 1950: 1099‑1106. 

3. Malherbe J‑F; Zorrilla S. Les fondements de l'éthique médicale in : Le citoyen, le médecin et le SIDA, l'exigence de vérité. : Catalases; 1993 : 57-80.

4. Ministère des affaires sociales de la santé et de la ville. Circulaire DGS/P3/95 N°29 du 31 mars 1995 relative au traitement de substitution pour les toxicomanes dépendants des opiacés. Paris; 1995. 

 

 

 

Charles V.                                                                                                           Juin 1995.

France.

 

 

                                        Cher Docteur.

 

                              Pouvez vous donner suite à mon traitement par L. Métra. 0,65.

                    

                  Au dernier envoi, la pharmacie n'a envoyé que 30 pilules.  Un envoi de 60 m'éviterait de nombreux et onéreux coups de téléphone.

 

                   Je confirmerai, néanmoins ma demande par téléphone, et enverrai la somme habituelle, par chèque postal à la pharmacie en Belgique.

 

                    Amicalement.

 

                     Charles.

 

 

P.S. Je commence à songer à réduire le dosage, mais je ne me sens encore pas prêt à le faire.

     Ma santé va mieux, je suis un stage de recherche d'emploi.  - J'ai parfois l'impression d'y perdre mon temps.  Ce stage monopolise mon emploi du temps et me fatigue un peu, me déprime parfois...mais, en observant ceux qui y participent, je vois que je suis loin d'être le plus handicapé, malgré 20 ans passés à accumuler erreurs et risques.

     De retour sur les lieux de ma "jeunesse" passée, je n'ai retrouvé que des fantômes, ou leurs ex-épouses.

     L'occasion de replonger dans ce qui fait l'objet de mon traitement, s'est présentée maintes fois, et je peux y succomber chaque jour, si je le veux.  Aussi, jusqu'à ce jour, je n'avais pas pris conscience de l'importance de votre intervention.  La vision du "corpus delicti" me fait encore frémir, mais je sais réfléchir et refuser poliment. (Ce sont, malgré tout, toujours d'anciens amis qui me proposent ce genre de service).

     Aussi, je tenais à vous remercier pour ce "coup d'éponge" sur mon passé que je n'avais pas vu venir d'une manière aussi efficace.

 

 

Lettre de Charles V. à son docteur de Belgique.

 

 

Docteur R.D.                                                                                          le 30 octobre 1995

Diplômé de la Faculté de Médecine de L.

France

 

Cher confrère,

 

Je me permets de vous écrire pour vous donner quelques nouvelles de Charles V. qui s'est métamorphosé tant sur le plan psychique que somatique.

 

Depuis qu'il est sous méthadone, il a pour la première fois pu aller jusqu'au terme d'un emploi proposé dans le cadre "contrat emploi-solidarité" comme agent d'entretien dans une maison de repos, où il a été très apprécié par les autres salariés et le directeur.  Ce travail lui était parfois très pénible du fait des détériorations physiques liées à son lourd passé de toxico (Hépatite C chronique, HTAP probablement lié au talc) [...] Il pourrait envisager d'obtenir un emploi réservé aux handicapés notamment à la maison de repos où il travaillait, le directeur ayant déjà fait savoir qu'il l'embaucherait. L'insertion sociale de Charles semble être en bonne voie. [...]

 

Au début, j'avais une certaine crainte quand il se rendait à la ville de X., qu'il en profite pour se "défoncer", mais il n'en est rien, ces séjours à la ville lui permettent avant tout d'échapper à l'emprise de sa mère qui le materne trop et aux regards parfois trop pesants des villageois de son "bled".

 

Il est peut-être un peu tôt, après neuf mois de recul pour tirer des conclusions définitives de ce cas particulier, mais il est certain que l'expérience que j'ai menée à travers Charles V., grâce à votre collaboration, a totalement bouleversé mon approche du patient toxicomane. Le médecin de famille que je suis a, grâce à la méthadone, une solution originale à présenter au malade. [...]

 

En vous remerciant pour l'aide que vous nous apportez, je vous prie de croire, en mes cordiaux sentiments.

                                                                                                        Dr R. D.

 

 

Lettre du médecin traitant de France à son confrère belge (extraits)



 *Collectif de Santé de Gilly-Haies, Rue du Calvaire 159, B-6060 Gilly Belgique  Tel : 32 71 285577  Fax : 32 71 285570