Novembre 1995
SOINS INTERDITS
Médecin de famille*
Résumé
: collaboration entre deux médecins de famille pour
rencontrer le besoin de
traitement d'un patient héroïnomane.
Médecin de famille depuis vingt ans je me suis intéressé à la
problématique des patients héroïnomanes(1).
Voici quelques mois j'ai reçu un coup de téléphone d'un collègue
généraliste installé au centre de
Le confrère me sonnait pour me demander de bien vouloir recevoir
un de ses patients, héroïnomane depuis vingt ans, et d'envisager de le prendre
en traitement par la Méthadone, médicament interdit au médecin de famille en
France à ce moment.
Ce médecin accompagnait ce patient avec patience et attention
mais aucune substance, neuroleptique, clonidine (Catapressan°), buprénorphine
(Temgésic°), n'avait pu réellement l'aider à dominer sa situation de
dépendance. De plus, il souffrait de sévères problèmes de santé.
La méthadone est le traitement de choix du morphinisme et figure
déjà à ce titre dans le bréviaire du médecin de famille américain en 1950(2).
Considérant que l'interdiction d'utilisation de cette substance,
propre à la France, limitait la capacité de prescription de mon collègue et lui
faisait donc subir une forme de discrimination professionnelle, j'acceptais de
recevoir le patient en question.
Quelques semaines plus tard je vis arriver dans mon bureau
Charles V., 40 ans, accompagné de son papa, 65 ans. Charles se présentait comme
un patient vieilli, désabusé et anxieux, portant avec douleur la mort de la
plupart de ses amis et la destruction de sa
vie. Son père, silencieux, était là pour
garantir le bien fondé de
Nous avons, en accord avec le médecin traitant de France et un
pharmacien de Belgique, adopté la stratégie qui nous semblait la plus adéquate.
Le pharmacien enverrait au confrère français les pilules de
Méthadone prescrites sur mon ordonnance. Le patient irait chercher chez son
docteur le médicament et suivrait par ailleurs les avis de ce dernier pour
régler ses autres problèmes de santé. Quant à moi, je resterais en contact
téléphonique avec le patient et son médecin, ne me substituant à lui que pour
la prescription dont il était empêché.
Cette attitude, centrée sur l'autonomie du patient, bien que
répréhensible en Belgique et condamnable en France me paraissait éthiquement
défendable(3).
Alors que le traitement de la dépendance aux opiacés avec la
Méthadone comme support pharmacologique voit le jour en France dans un cadre
contrôlé et contrôlant(4), il m'a semblé utile de publier les
quelques lignes écrites par ce patient au sixième mois de son traitement.
Le témoignage de ce patient est celui d'un être humain qui
souffre et
Ce genre de témoignage
fait émerger un être humain de l'univers statistique où sont confinés nos
décideurs quand ils pensent aux "Toxicomanes". Qui pourra contrôler
le cri du désespoir éteint dans l'héroïne ?
Cette lettre dit clairement qu'en France comme en Belgique,
l'héroïne, même illégale, est quasi en vente libre.
Cette lettre dit aussi que la vie est dure et que encore et
toujours il faut l'affronter.
Elle dit enfin que le métier de médecin, c'est parfois seulement
aider un homme à moins souffrir.
Quelques mois plus tard, fin octobre 1995, je reçois une lettre
du Dr R.D.. le médecin traitant du patient. La lettre de ce confrère parle
d’elle même et le deuxieme encadré ci-dessous en contient quelques extraits.
Comme il n’est pas souhaitable que ce confrère puisse être identifié en France,
la lettre a été rendue anonyme.
Son contenu incite pourtant à la réflexion et à la continuation
de la thérapeutique.
Il y a en effet lieu de réfléchir au rôle du médecin généraliste
/ de famille dans l’accompagnement du traitement de la toxicomanie à l’héroïne.
Il y
Et enfin, il y
Références
1. Jamoulle M. Le patient héroïnomane, une
approche complexe en médecine de famille. La Revue de
2. Merck Manual. Rahway, USA: Merck &
co, Inc; 1950: 1099‑1106.
3. Malherbe J‑F; Zorrilla S. Les
fondements de l'éthique médicale in : Le citoyen, le médecin et le SIDA,
l'exigence de vérité. : Catalases; 1993 : 57-80.
4.
Ministère des affaires sociales de la santé et de
|
Charles V. Juin
1995. France. Cher
Docteur. Pouvez vous donner suite à mon
traitement par L. Métra. 0,65.
Au dernier envoi, la
pharmacie n'a envoyé que 30 pilules.
Un envoi de Je confirmerai, néanmoins
ma demande par téléphone, et enverrai la somme habituelle, par chèque postal
à la pharmacie en Belgique. Amicalement. Charles. P.S. Je commence à songer à réduire le dosage, mais je
ne me sens encore pas prêt à le faire. Ma santé va
mieux, je suis un stage de recherche d'emploi. - J'ai parfois l'impression d'y perdre mon
temps. Ce stage monopolise mon emploi
du temps et me fatigue un peu, me déprime parfois...mais, en observant ceux
qui y participent, je vois que je suis loin d'être le plus handicapé, malgré
20 ans passés à accumuler erreurs et risques. De retour
sur les lieux de ma "jeunesse" passée, je n'ai retrouvé que des
fantômes, ou leurs ex-épouses. L'occasion
de replonger dans ce qui fait l'objet de mon traitement, s'est présentée
maintes fois, et je peux y succomber chaque jour, si je le veux. Aussi, jusqu'à ce jour, je n'avais pas pris
conscience de l'importance de votre intervention. La vision du "corpus delicti" me
fait encore frémir, mais je sais réfléchir et refuser poliment. (Ce sont, malgré
tout, toujours d'anciens amis qui me proposent ce genre de service). Aussi, je
tenais à vous remercier pour ce "coup d'éponge" sur mon passé que
je n'avais pas vu venir d'une manière aussi efficace. |
Lettre
de Charles V. à son docteur de Belgique.
Docteur R.D. le
30 octobre 1995
Diplômé de la Faculté de Médecine de L.
France
Cher confrère,
Je me permets de vous écrire pour vous donner quelques
nouvelles de Charles V. qui s'est métamorphosé tant sur le plan psychique que
somatique.
Depuis qu'il est sous méthadone, il a pour la première
fois pu aller jusqu'au terme d'un emploi proposé dans le cadre "contrat
emploi-solidarité" comme agent d'entretien dans une maison de repos, où il
a été très apprécié par les autres salariés et le directeur. Ce travail lui était parfois très pénible du
fait des détériorations physiques liées à son lourd passé de toxico (Hépatite C
chronique, HTAP probablement lié au talc) [...] Il pourrait envisager d'obtenir
un emploi réservé aux handicapés notamment à la maison de repos où il
travaillait, le directeur ayant déjà fait savoir qu'il l'embaucherait.
L'insertion sociale de Charles semble être en bonne voie. [...]
Au début, j'avais une certaine crainte quand il se
rendait à la ville de X., qu'il en profite pour se "défoncer", mais
il n'en est rien, ces séjours à la ville lui permettent avant tout d'échapper à
l'emprise de sa mère qui le materne trop et aux regards parfois trop pesants
des villageois de son "bled".
Il est peut-être un peu tôt, après neuf mois de recul
pour tirer des conclusions définitives de ce cas particulier, mais il est
certain que l'expérience que j'ai menée à travers Charles V., grâce à votre
collaboration, a totalement bouleversé mon approche du patient toxicomane. Le
médecin de famille que je suis a, grâce à la méthadone, une solution originale
à présenter au malade. [...]
En vous remerciant pour l'aide que vous nous apportez,
je vous prie de croire, en mes cordiaux sentiments.
Dr
R. D.
Lettre
du médecin traitant de France à son confrère belge (extraits)